EXTRAIT 1 p. 66 Editions Gallimard COLLECTION FOLIO N°1684

Le goût du mot juste pour rendre l’émotion ou comme elle l’appelle « l’intensité ».Une sorte d’épiphanie de la lecture, de révélation.

J’étais assise, encore au Luxembourg, sur un banc du jardin anglais, entre mon père et la jeune femme qui m’avait fait danser dans la grande chambre claire de la rue Boissonade. Il y avait, posé sur le banc entre nous ou sur les genoux de l’un d’eux, un gros livre relié… il me semble que c’étaient les Contes d’Andersen. 

Je venais d’en écouter un passage…

[…]

et à ce moment-là, c’est venu… quelque chose d’unique… qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation d’une telle violence qu’encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand, amoindrie, en partie effacée elle me revient, j’éprouve… mais quoi? quel mot peut s’en saisir ? pas le mot à tout dire : « bonheur », qui se présente le premier, non, pas lui… « félicité », « exaltation », sont trop laids, qu’ils n’y touchent pas… et « extase »… comme devant ce mot ce qui est là se rétracte… « Joie », oui, peut-être… ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger…

[…]

des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?… de vie à l’état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange, elle atteint tout à coup l’intensité la plus grande qu’elle puisse jamais atteindre… jamais plus cette sorte d’intensité-là, pour rien, parce que c’est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse, l’air qui vibre… je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi. 



EXTRAIT 2 L’Amour des Livres p.77 Maison de glace et Le Prince et le Pauvre :

De l’autre côté de la Néva gelée, entre les palais aux colonnes blanches, aux façades peintes de délicates couleurs, il y avait une maison faite tout entière avec de l’eau que la force du froid avait fait prendre : la maison de glace. 

Elle surgissait pour mon interminable enchante ment d’un petit livre… 


[…]

– C’est à peu près à ce moment qu’est entré

dans ta vie, et n’en est plus sorti, cet autre livre : Le prince et le pauvre. 

Je crois qu’il n’y en a aucun dans mon enfance, où j’aie vécu comme j’ai vécu dans celui-là. 

– Pas même quand tu étais David Copperfield ou le héros de Sans Famille ? 

Non, même pas. Leurs vies ont été les miennes, comme elles ont été celles de tant d’autres enfants, elles n’ont pas laissé en moi ces sillons… deux sillons que deux images, et elles seules, ont creusés… 

[…]

Il est curieux que tout se soit effacé de ce livre que je lisais et relisais, sauf ces images restées toujours aussi intenses, inactes.


EXTRAIT 3 l’objet livre :p.81

J’ai l’embarras du choix, il y a des livres partout, dans toutes les pièces, sur les meubles et même par terre, apportés par maman et Kolia ou bien arrivés par la poste… des petits, des moyens et des gros… 

J’inspecte les nouveaux venus, je jauge l’effort que chacun va exiger, le temps qu’il va me prendre… J’en choisis un et je m’installe avec lui ouvert sur mes genoux, je serre dans ma main le large coupe-papier en corne grisâtre et je commence… D’abord le coupe-papier, tenu horizontalement, sépare le haut des quatre pages attachées l’une à l’autre deux par deux, puis il s’abaisse, se redresse et se glisse entre les deux pages qui ne sont plus réunies que par le côté… Viennent ensuite les pages « faciles » : leur côté est ouvert, elles ne doivent être séparées que par le haut. Et de nouveau les quatre pages « difficiles »… puis quatre pages « faciles », puis quatre « difficiles », et ainsi de suite, toujours de plus en plus vite, ma main se fatigue, ma tête s’alourdit, bourdonne, j’ai comme un léger tour nis… « Arrête-toi maintenant, mon chéri, ça suffit, tu ne trouves vraiment rien à faire de plus intéressant? Je le découperai moi-même en lisant, ça ne me gêne pas, je le fais machinalement… » 

[…]

Une fois que je me suis embarquée sur cette galère, il ne m’est plus possible de la quitter. Il faut absolument que je parvienne à ce moment où, toutes les pages découpées, le livre devenu plus gros, gonflé, je pourrai le refermer le presser pour bien l’égaliser et en toute tranquillité le remettre à sa place. 


 EXTRAIT 4 p.86 NAISSANCE IDEE ECRIRE ROMANS PAR FRUSTRATION

Maman me presse, me gronde doucement… « Ne te fais pas prier comme ça, ce n’est pas gentil, ce n’est pas bien, va le chercher, viens le montrer… >> Et aussi la présence du Monsieur assis à contre jour, le dos à la fenêtre, son silence attentif, son attente pèsent sur moi, me poussent… mais je sais que je ne dois pas le faire, il ne le faut pas, je ne dois pas céder, je m’efforce comme je peux de résister… « Mais ce n’est rien du tout, c’est juste pour m’amuser… ce n’est vraiment rien… – Ne sois pas si timide… Vous savez que ce qu’elle écrit, c’est tout un long roman… » Le Monsieur… 

– Qui était-ce ? je me le demande. 

– Impossible de me le rappeler. Ce pouvait être Korolenko, à en juger par l’estime, par l’affection pour lui que je sentais chez maman… elle publiait dans sa revue, elle le voyait beaucoup, Kolia et elle en parlaient souvent… Mais peu importe son nom. 

Cette estime, cette affection ont rendu plus forte encore, irrésistible la pression des paroles qu’il a prononcées, tout à fait sur le même ton que s’il parlait à une grande personne : « Mais ça m’inté resse beaucoup. Tu dois me le montrer… » Alors… à qui n’est-ce jamais arrivé ? qui peut prétendre ignorer cette sensation qu’on a parfois, quand sachant ce qui va se passer, ce qui vous attend, le redoutant… on avance vers cela quand même… 

– On dirait même qu’on le désire, que c’est cela qu’on cherche… 

– Oui, ça vous tire… une drôle d’attraction… 

Je suis retournée dans ma chambre, j’ai sorti du tiroir de ma table un épais cahier recouvert d’une toile cirée noire, je l’ai rapporté et je l’ai tendu au Monsieur… 

– A « l’oncle », devrais-tu dire, puisque c’est ainsi qu’en Russie les enfants appellent les hommes adultes… 

– Bon, « l’oncle » ouvre le cahier à la première page… les lettres à l’encre rouge sont très gauche ment tracées, les lignes montent et descendent… Il les parcourt rapidement, feuillette plus loin, s’arrête de temps en temps… il a l’air étonné… il a l’air mécontent… Il referme le cahier, il me le rend et il dit : « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe… » 

J’ai remporté le cahier dans ma chambre, je ne sais plus ce que j’en ai fait, en tout cas il a disparu, et je n’ai plus écrit une ligne…

– C’est un des rares moments de ton enfance dont il t’est arrivé parfois, bien plus tard, de parler… 

Oui, pour répondre, pour donner des raisons à ceux qui me demandaient pourquoi j’ai tant attendu avant de commencer à « écrire »… C’était si commode, on pouvait difficilement trouver quel que chose de plus probant : un de ces magnifiques « traumatismes de l’enfance »..

Tu n’y croyais pas vraiment ? 

Si, tout de même, j’y croyais… par conformisme. Par paresse. Tu sais bien que jusqu’à ces derniers temps je n’ai guère été tentée de ressusciter les événements de mon enfance. Mais maintenant, quand je m’efforce de reconstituer comme je peux ces instants, ce qui me surprend d’abord, c’est que 

Il a dû y en avoir pourtant… Il avait été brutal… 

C’est sûr. Mais elle s’est probablement très vite effacée et ce que je parviens à retrouver, c’est surtout une impression de délivrance… un peu comme ce qu’on éprouve après avoir subi une opération, une cautérisation, une ablation doulou reuses, mais nécessaires, mais bienfaisantes… 

– Il n’est pas possible que tu l’aies perçu ainsi sur le moment… 

– Évidemment. Cela ne pouvait pas m’apparaî tre tel que je le vois à présent, quand je m’oblige à cet effort… dont je n’étais pas capable… quand j’essaie de m’enfoncer, d’atteindre, d’accrocher, de dégager ce qui est resté là, enfoui. 

Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs… j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes… 

Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont… 

Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine… je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquié tant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, 

les défilés, portés par un coursier fougueux.., ils murmurent des serments d’amour… c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe… 

Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident… mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre… dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au prin temps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présen tent… 

Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintil lent… ils sont comme ensorcelés, 

A moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir… 

Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe »… rompent le charme et me délivrent. 


Extrait 4 bis p.120 Le changement de chambre pour l’arrivée de Lili, sa demi-soeur

Quelques jours avant que Véra revienne avec le bébé, je suis surprise en voyant que les objets qui m’appartiennent ne sont plus dans ma chambre, une assez vaste chambre donnant sur la rue. La grande et grosse femme qui s’occupe de tout dans la maison m’apprend que j’habiterai dorénavant dans la petite chambre qui donne sur la cour, tout près de la cuisine… « Qui va habiter dans ma chambre ? 

– Ta petite soeur avec sa bonne… — Quelle bonne ? — Elle va arriver… » 

Si quelqu’un avait pensé à m’expliquer qu’il n’était pas possible de loger un bébé et une grande personne dans ma nouvelle chambre, qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, je crois que je l’aurais compris. Mais enlevée ainsi, brutalement, de ce qui petit à petit était devenu pour moi « ma chambre » et jetée dans ce qui m’apparaissait comme un sinistre réduit, jusqu’ici inhabité, j’ai eu un sentiment qu’il est facile d’imaginer de passe droit, de préférence injuste. C’est alors que la brave femme qui achevait mon déménagement s’est arrê tée devant moi, j’étais assise sur mon lit dans ma nouvelle chambre, elle m’a regardée d’un air de 

grande pitié et elle a dit : « Quel malheur quand même de ne pas avoir de mère. » 

« Quel malheur!»… le mot frappe, c’est bien le cas de le dire, de plein fouet. Des lanières qui s’enroulent autour de moi, m’enserrent… Alors c’est ça, cette chose terrible, la plus terrible qui soit, qui se révélait au-dehors par des visages bouffis de larmes, des voiles noirs, des gémissements de désespoir… le « malheur » qui ne m’avait jamais approchée, jamais effleurée, s’est abattu sur moi. Cette femme le voit. Je suis dedans. Dans le malheur. Comme tous ceux qui n’ont pas de mère. Je n’en ai donc pas. C’est évident, je n’ai pas de mère. Mais comment est-ce possible ? Comment ça a-t-il pu m’arriver, à moi ? Ce qui avait fait couler mes larmes que maman effaçait d’un geste calme, en disant : « Il ne faut pas… » aurait-elle pu le dire si ç’avait été le « malheur » ? 

Je sors d’une cassette en bois peint les lettres que maman m’envoie, elles sont parsemées de mots tendres, elle y évoque « notre amour », « notre séparation », il est évident que nous ne sommes pas séparées pour de bon, pas pour toujours… Et c’est ça, un malheur? Mes parents, qui savent mieux, seraient stupéfaits s’ils entendaient ce mot… papa serait agacé, fâché… il déteste ces grands mots. Et maman dirait : Oui, un malheur quand on s’aime comme nous nous aimons… mais pas un vrai malheur… notre « triste séparation », comme elle l’appelle, ne durera pas… Un malheur, tout ça ? Non, c’est impossible. Mais pourtant cette femme si ferme, si solide, le voit. Elle voit le malheur sur moi, comme elle voit « mes deux yeux sur ma figure ». 

Personne d’autre ici ne le sait, ils ont tous autre chose à faire. Mais elle qui m’observe, elle l’a reconnu, c’est bien lui : le malheur qui s’abat sur les enfants dans les livres dans Sans Famille, dans David Copperfield. Ce même malheur a fondu sur moi, il m’enserre, il me tient. 

Je reste quelque temps sans bouger, recroquevil lée au bord de mon lit… Et puis tout en moi se révulse, se redresse, de toutes mes forces je repousse ça, je le déchire, j’arrache ce carcan, cette carapace. Je ne resterai pas dans ça, où cette femme m’a enfermée… elle ne sait rien, elle ne peut pas comprendre. 

– C’était la première fois que tu avais été prise ainsi, dans un mot? 

– Je ne me souviens pas que cela me soit arrivé avant. Mais combien de fois depuis ne me suis-je pas évadée terrifiée hors des mots qui s’abattent sur vous et vous enferment. 

– Même le mot « bonheur », chaque fois qu’il était tout près, si près, prêt à se poser, tu cherchais à l’écarter… Non, pas ça, pas un de ces mots, ils me font peur, je préfère me passer d’eux, qu’ils ne s’approchent pas, qu’ils ne touchent à rien… rien ici, chez moi, n’est pour eux. 



Extrait 5 Rédaction scolaire, apprendre à arranger des mots, une phrase…

Mais déjà le livre s’écrit en soi, pas simplement assis à une table comme devant l’établi,mais tout le temps donc déjà une démarche d’artiste et l’obsession de l’écriture. p.212

Pourtant « les pousses tendres et les bour geons duveteux » étaient bien séduisants… 

L’automne l’a emporté et je ne l’ai pas regretté… n’y ai-je pas trouvé « la douceur des rayons d’un soleil pâle, les feuilles d’or et de pourpre des arbres… ». 

laisser les mots prendre tout leur temps, choisir leur moment, je sais que je peux compter sur eux… les derniers mots viennent toujours comme poussés par tous ceux qui les précèdent… 

Dans l’obscurité de la salle du cinéma de la rue d’Alésia, tandis que je regarde passer je ne sais plus quel film muet, accompagné d’une agréable, excitante musique, je les appelle, je les rappelle plutôt, ils sont déjà venus avant, mais je veux les revoir encore… le moment est propice… je les fais résonner… faut-il changer celui-ci de place?… j’écoute de nouveau… vraiment la phrase qu’ils forment se déroule et retombe très joliment… encore peut-être un léger arrangement… et puis ne plus l’examiner, je risquerais de l’abîmer… il faut seulement s’efforcer de la conserver telle qu’elle est, ne pas en perdre un mot jusqu’au moment où je l’écrirai sur ma copie déjà mise au net, en allant à la ligne pour bien la faire ressortir dans toute sa beauté, en la faisant suivre du point final. 

Il ne me restera plus qu’à tracer à bonne distance de la dernière ligne un trait bien droit et net avec ma plume très propre et ma règle. 

Derrière la porte fermée de ma chambre, je suis occupée à ce qu’il peut y avoir au monde de plus normal, de plus légitime, de plus louable, je fais mes devoirs, en ce moment il se trouve que c’est un devoir de français. Je n’en ai pas choisi le sujet, il m’a été donné, même imposé, c’est un sujet fait pour moi, à la mesure d’un enfant de mon âge… il m’est permis de m’ébattre à l’intérieur de ses limites, sur un terrain bien préparé et aménagé, comme dans la cour de récréation ou bien aussi, puisque ces ébats s’accompagnent de grands efforts, comme dans la salle de gymnastique. 

Maintenant arrive le moment de concentrer toutes mes forces pour le grand bond… l’arrivée du train, son vacarme, sa vapeur brûlante, ses énormes yeux qui brillent. Et puis, quand le train est passé, entre les rails la touffe de poils blancs, la flaque de sang… 

Mais cela, je me retiens d’y toucher, je veux 

– Jamais au cours de toute ta vie aucun des textes que tu as écrits ne t’a donné un pareil sentiment de satisfaction, de bien-être… 

Peut-être, plus tard, encore un autre devoir, celui sur les jouets… 

Un sujet de devoir de français en troisième au lycée. Cette impression d’accomplissement, là aussi, quand me venaient des mots délicieux, porteurs « d’effluves du passé, d’une odeur de moisissure qui m’était montée au visage lorsque seule dans le grenier de la vieille maison j’avais soulevé le lourd couvercle du coffre où gisaient pêle mêle des jouets abandonnés, délabrés… un flot de souvenirs charmants… » j’écoutais enchantée chantonner sourdement dans mes phrases « une mélancolie retenue, une émouvante nostalgie… ». 

Maintenant c’était de Balzac surtout que les mots te venaient… Reconnais qu’entre la qualité de ses textes, de ceux de Boylesve ou de Theuriet et les tiens tu ne voyais guère de différence… 

Quand j’entre dans le cabinet de travail de mon père avec ma copie à la main, il abandonne aussitôt ce qu’il est en train de faire et se met à m’écouter… et moi, en lui lisant, je retrouve les joies de la récitation, encore accrues… y a-t-il un texte dont mes intonations fassent mieux jouer toutes les nuances ? 

Et cette ressemblance m’apportait une certitude, une sécurité… Mais je dois avouer que mes textes étaient pour moi plus délectables. 

En relisant une dernière fois « Mon premier chagrin »… j’en connaissais parcour des passa ges… je l’ai trouvé parfait, tout lisse et net et rond… 

– Tu avais besoin de cette netteté, de cette rondeur lisse, il te fallait que rien ne dépasse… 

J’aimais ce qui était fixe, cernable, immuable… C’est cela qui m’a plus tard charmée dans la géométrie plane, dans la chimie inorganique, dans les premiers éléments de physique… le théorème d’Archimède, la machine d’Atwood… aucun risque de voir quoi que ce soit se mettre à fluctuer, devenir instable, incertain… j’ai perdu pied dès que j’ai dû quitter ces régions où je me sentais en parfaite sécurité et aborder celles mouvantes, inquiétantes de la géométrie dans l’espace, de la chimie organi que… « Mon premier chagrin » est arrondi et fixe à souhait, pas la moindre aspérité, aucun mouvement brusque, déroutant… rien qu’un balancement léger et régulier, un doux chantonnement… 

Vraiment ce devoir mérite que je le montre à mon père. Il aime regarder mes devoirs. Surtout mes devoirs de français. 

Il faut que nous soyons seuls, il est tacitement entendu que Véra ne doit pas être présente. Comme il est convenu entre nous, sans qu’un mot ait été dit, qu’elle ne doit jamais être là quand je fais signer à mon père mon carnet de notes. 

Bien sûr, la croix que la maîtresse épingle sur mon tablier et que je porte toute la semaine, il est impossible d’éviter qu’elle la voie et que ne se soulèvent en elle comme des vaguelettes de mécon tentement, d’hostilité. Mon père est toujours réservé, il ne se répand pas en compliments, mais je n’en ai pas besoin, je sais à son air, à la façon dont il m’écoute qu’il me dira que c’est très bien. Sans plus. Mais cela me suffit. Pas une seconde entre nous il ne s’agit d’une apprécia tion d’un autre ordre que celle qu’il ferait sur n’importe lequel de mes devoirs. Jamais n’est même de loin suggérée, jamais ne vient nous frôler l’idée de « dons d’écrivain »… rien n’est aussi éloigné… 

En es-tu sûre ? 

Absolument. Je n’ai fait qu’un très bon devoir. Je ne me suis rien permis, je n’en ai d’ailleurs aucune envie, je ne cherche jamais à dépasser les limites qui me sont assignées, pour aller vagabonder Dieu sait où, là où je n’ai rien à faire, chercher je ne sais quoi… ou plutôt ce que mon père déteste par-dessus tout, ce qu’il n’évoque qu’en plissant d’un air méprisant ses lèvres, ses paupières, et qu’il appelle « la gloriole »… certes non, je ne la cherche pas. L’idée ne me vient jamais de devenir un écrivain. Parfois il m’arrive de me demander si je ne pourrais pas être une actrice… mais pour ça il faut être belle comme Véra Koren ou comme Robine. Non, ce que j’aimerais, c’est d’être institutrice. 

Le jour où la maîtresse nous rend nos devoirs, j’attends avec le pressentiment, mais c’est plutôt une certitude, que la liste commencera par mon nom. La note inscrite sur la copie a moins d’importance… elle sera probablement un 8 ou un 9… Mais il faut absolument pour que soit confirmée ma réussite que le devoir soit en tête de la liste !…  – Il ne t’est jamais venu à l’esprit qu’il serait le premier de trente devoirs assez médiocres et que par conséquent cette sélection…  – Non, jamais. Le numéro un marque pour moi un absolu. Quelque chose à quoi rien n’est supérieur. Peu importe où. J’ai l’illusion que c’est hors comparaison. Il n’est pas possible que ce que j’ai fait vienne après ce qu’a fait quelqu’un d’autre. 

– Ta rage contre toi-même… c’était au lycée Fénelon… quand pour la première fois Monsieur Georgin, en rendant les versions latines, t’a dit : « Mais que s’est-il passé ? Vous êtes… » était-ce troisième ou seconde ?… 

Sur le chemin du retour, j’ai sorti de mon cartable l’ignominieuse copie, je l’ai piétinée, je l’ai déchirée, et j’ai jeté ses morceaux dans le bassin de la place Médicis. 



extrait 6 excipit , entrée au Lycée Fénelon p.276 :

Enfin un matin très tôt, Véra me conduit jusqu’à l’angle de l’avenue d’Orléans et de la rue d’Alésia où s’arrête le tramway Montrouge-Gare de l’Est… Elle m’aide à escalader le marchepied, elle se penche vers la portière et elle dit au contrôleur : « Soyez gentil, c’est la première fois que la petite ‘ prend le tramway toute seule, rappelez-lui de descendre au coin du boulevard Saint-Germain… », elle me dit encore une fois de faire bien attention, je la rassure d’un geste et je vais m’asseoir sur la banquette en bois sous les fenêtres, mon lourd cartable neuf bourré de cahiers neufs et de nouveaux livres, posé par terre entre mes jambes… Je me retiens de bondir à chaque instant, je me tourne d’un côté et de l’autre pour regarder les rues à travers les vitres poussiéreuses… c’est agaçant que le tramway s’attarde tant à chaque arrêt, qu’il ne roule pas plus vite… 

Rassure-toi, j’ai fini, je ne t’entraînerai pas plus loin.

Pourquoi maintenant tout à coup, quand tu n’as pas craint de venir jusqu’ici? 

la rentrée, cette « nouvelle vie » au lycée Fénelon, on m’a dit qu’on y travaille tellement, que les professeurs y sont très exigeants, tu verras, les premiers temps risquent d’être difficiles, ça te changera de l’école primaire… 

– Je ne sais pas très bien… je n’en ai plus envie… je voudrais aller ailleurs… 

C’est peut-être qu’il me semble que là s’arrête pour moi l’enfance… Quand je regarde ce qui s’offre à moi maintenant, je vois comme un énorme espace très encombré, bien éclairé… 

Je ne pourrais plus m’efforcer de faire surgir quelques moments, quelques mouvements qui me semblent encore intacts, assez forts pour se dégager de cette couche protectrice qui les conserve, de ces épaisseurs blanchâtres, molles, ouatées qui se défont, qui disparaissent avec l’enfance… 

Conclusion :

Une entreprise autobiographique originale, car un bilan personnel est fait en excipit à propos du pacte de lecture cf extrait 1, passé avec soi-même ou dans le dialogue de soi à soi pour écrire en étant fidèle au projet autobiographique.

Un commentaire sur « SMART LECTURES:Extraits ENFANCE de Nathalie Sarraute »

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s