Extraits du roman de La Comédie humaine de Balzac, Le Martyr Calviniste , Cercle du Bibliophile, tome XV, d’après l’édition illustrée de 1852

Scène du massacre des princes protestants durant Le Tumulte d’Ambroise

« En déployant une cruauté inouïe, les princes lorrains pouvaient craindre les vengeances, et jamais ils ne prirent plus de précautions que pendant le séjour de la cour à Amboise en sorte que ni la corruption la plus puissante, celle de l’or,ni les démarches les plus actives ne donnèrent au syndicat des pelletiers des lumières sur le sort de son fils. Il allait par cette petite ville d’un air morne, examinant les immenses préparatifs que faisait faire le cardinal le terrible spectacle auquel devait assister le prince Condé. On stimulait alors la curiosité publique de Paris à Nantes, par les moyens en usage à cette époque. L’exécution avait été annoncée en chaire par tous les prédicateurs et par les curés, en même temps que la victoire du roi sur les hérétiques. Trois tribunes élégantes, parmi lesquelles celle du milieu paraissait devoir être plus somptueuse que les autres, furent adossées à la plate-forme du Château d’Amboise, au pied de laquelle devait avoir lieu l’exécution.

[…]

la veille du jour où cet horrible spectacle devait avoir lieu.

[…]

Le pauvre père avait, comme bien on pense, une des meilleures places pour embrasser théâtre où devaient périr tant de gentilshommes, et au milieu duquel il vit dresser un vaste échafaud couvert de drap noir .On y apporta, le matin du jour fatal, le chouquet, nom du billot où le condamné devait poser sa tête

[…]

Un grand bel homme monta d’un pied sûr à l’échafaud, salua le peuple et la cour, et dit : « L’arrêt en a menti, je me suis armé pour délivrer le roi de ses ennemis, les Lorrains ! » Il plaça sa tête sur le billot, et elle tomba.

Les réformés chantèrent :

Dieu, tu nous a mis à l’épreuve ;Et tu nous as examinés; Comme l’argent que l’on éprouve, Par feu tu nous as affinés. 

Robert-Jean-René Briquemaut, comte de Villemongis coupable du crime de lèze-majesté et d’attentat contre la personne du roi, cria le greffier. 

[…]

–Avouez, monsieur le nonce, dit le prince de Condé, que si les gentilshommes français savent conspirer, ils savent aussi mourir. 

– Ce spectacle me fait mal, dit le jeune roi qui pâlis sait à la vue du sang répandu. 

– Bah! des rebelles ?… dit Catherine de Médicis. 

On entendait toujours des chants, et la hache allait toujours.

Enfin, se spectacle sublime de gens qui mouraient en chantant, et surtout l’impression que produisit sur la foule la diminution progressive des chants, fit passer par-dessus la crainte que les Lorrains inspiraient. 

_ Grâce ! cria le peuple tout d’une voix quand il n’entendit plus que les faibles accents d’un seigneur, le plus considérable de tous, réservé pour le dernier coup. […]
crime que de s’être opposé à la tyrannie et à l’usurpation projetée des Guise ! 

L’exécuteur lassé, qui vit du mouvement dans la tribune, arrangea sa hache. 

_ Monsieur le baron, dit-il, je ne voudrais pas vous faire souffrir, et un moment de plus peut vous sauver 

Tout le peuple cria de nouveau : « Grâce ! » 

– Allons ! dit le roi, grâce à ce pauvre Castelnau qui a sauvé le duc d’Orléans. 

Le cardinal se méprit avec intention sur le mot : allons.

Il fit un signe à l’exécuteur, en sorte que la tête de Castelnau tomba quand le roi lui faisait grâce. 

– Celui-là, cardinal, est sur votre compte, dit Catherine 

Le lendemain de cette affreuse exécution, le prince de Condé partit pour la Navarre. 

Cette affaire produisit une grande sensation en France et dans toutes les cours étrangères; mais les torrents de sang noble qui furent alors versés causèrent une si grande douleur au chancelier Olivier,

[…]

la cour quittât Amboise, car il n’avait pu trouver l’occasion de parler ni à la reine Marie, ni à la reine Catherine, et il espérait se placer sur le passage de la cour au moment où elle voyagerait le long de la levée pour retourner à Blois. Le syndic se déguisa en pauvre, au risque de se faire prendre pour un espion, et à la faveur de ce déguisement, il put se mêler aux malheureux qui bordaient la route. Après le départ du prince de Condé, le duc et le cardinal crurent avoir imposé silence aux réformés et laissèrent la reine mère un peu plus libre.

[…]

Lecamus fut obligé de retourner à Paris avec cette triste parole et le secret de la convocation des Etats généraux que la reine venait de lui confier.

Depuis quelques jours, le cardinal de Lorraine avait obtenu des révélations sur la culpabilité de la cour de Navarre. A Lyon, à Mouvans en Dauphiné, des réformés commandés par le prince le plus entreprenant de la maison de Bourbon, avaient essayé de soulever les populations. Cette audace, après les sanglantes exécutions 
d’Amboise, étonna les princes lorrains, qui, pour en finir sans doute avec l’hérésie par des moyens dont le secret fut gardé par eux, proposèrent de convoquer les Eta généraux à Orléans.

[…]

Après deux mois passés dans la prison de Blois, un matin Christophe fut apporté sur une civière, couché un lit, dans une toue, et remonta vers Orléans où le poussait un vent d’ouest. Il y arriva le soir et fut conduit dans la célèbre tour Saint-Agnan. Christophe, qui ne savait que penser de sa translation, eut tout le temps de réfléchir à sa conduite et à son avenir. II resta là deux à un mois sur son grabat sans pouvoir remuer les jambes. Ses os étaient brisés.

[…]

il devait être ou pendu relâché; il ignorait entièrement les événements d’Amboise 

[…]

– Il a les genoux et les chevilles un tantinet broyés; mais il a conquis une royale protection qui s’étendra sur toute sa vie, fit vivement le Florentin en voyant l’effroi du père. Votre petit Christophe a rendu service à notre grande reine Catherine. Si nous tirons votre fils des griffes du Lorrain, vous le verrez quelque jour conseiller au parlement. On se ferait casser trois fois les os pour être dans les bonnes grâces de cette chère souveraine, un bien beau génie, qui triomphera de tous les obstacles ! »

Retour sur l’article étude romanesque Balzac La Comédie Humaine, Le Martyr Calviniste.

Le Portrait de Catherine de Médicis

« Les Guise, oncles de reine, avaient des raisons majeures pour ne pas habiter Paris et pour retenir la cour dans un château dont l’enceinte pouvait être facilement surveillée et défendue. Il se passait autour du trône un combat entre la maison de Lorraine et la maison de Valois, qui ne fut terminé que dans ce même château, vingt-huit ans plus tant en 1588, quand Henri III, sous les yeux mêmes de sa mère, en ce moment profondément humiliée par les Lorrains, entendit tomber le plus hardi de tous les Guise le second Balafré, fils de ce premier Balafré par lequel Catherine de Médicis était alors jouée, emprisonnée espionnée et menacée. 

Ce beau château de Blois était pour Catherine la prison la plus étroite. A la mort de son mari, par lequel elle avait toujours été tenue en lisière, elle avait espéré régner, mais elle se voyait au contraire mise en esclavage par des étrangers dont les manières polies avaient mille fois plus de brutalité que celles des geôliers. Aucune de ses démarches ne pouvait être secrète. Celles de ses femmes qui lui étaient dévouées avaient ou des amants dévoués aux Guise ou des Argus autour d’elles. En effet, dans ce temps, les passions offraient la bizarrerie que leur communiquera toujours l’antagonisme puissant de deux intérêts contraires dans l’Etat. La galanterie, qui servit tant à Catherine, était aussi l’un des moyens des Guise. »

Le portrait de Christophe:

« Après avoir dresse lit à la hâte, ces deux hommes préparaient des machines appelées brodequins, consistant en plusieurs planches entre lesquelles on plaçait chacune des jambes du patient qui s’y trouvait prise dans de petits matelas. Chaque jambe ainsi arrangée était rapprochée l’une de l’autre. L’appareil employé par les relieurs pour serrer leurs volumes entre deux planches qu’ils maintiennent avec cordes, peut donner une idée très exacte de la manières dont chaque jambe du patient était disposée. Chacun imaginera dès lors l’effet que produisait un coin chassé à coups de maillet entre les deux appareils où la jambe était comprimée, et qui, serrés eux-mêmes par des câbles, ne cédaient point. On enfonçait les coins à la hauteur des genoux et aux chevilles, comme s’il s’agissait de fendre un morceau de bois. Le choix de ces deux endroits dénués de chair, et où par conséquent le coin se faisait place aux dépens des os, rendait cette question horriblement douloureuse. Dans la question ordinaire, on chassait quatre coins, deux aux chevilles et deux aux genoux, mais dans la question extraordinaire, on allait jusqu’à huit, pourvu que les médecins jugeassent que la sensibilité du prévenu n’était pas épuisée. A cette époque, brodequins s’appliquaient également aux mains; mai pressés par le temps, le cardinal, le lieutenant général du royaume et le chancelier en dispensèrent Christophe. Le procès-verbal était ouvert le grand-prévôt en avait dicté quelques phrases en se promenant d’un air méditatif et en faisant dire à Christophe ses noms, ses prénoms, son âge, sa profession; puis il lui demanda de quelle personne il tenait les papiers qu’il avait remis à la reine. » […]

Pendant que le médecin exhortait le malheureux à ne pas laisser recourir aux moyens extraordinaires, le cardinal et le duc, impatients de connaître le résultat de cet interrogatoire, se montrèrent, et demandèrent à Christophe de dire incontinent la vérité. Le fils du pelletier répéta les seuls aveux qu’il se permettait de faire, et qui ne chargeaient que Chaudieu. Les deux princes firent un signe. A ce signe, le bourreau et son premier aide saisirent leurs maillets, prirent chacun un coin et l’enfoncèrent, l’un se tenant à droite, l’autre à gauche, entre les deux appareils. Le bourreau était à la hauteur des genoux, l’aide vis-à-vis des pieds, aux chevilles. Les yeux des témoins de cette scène horrible s’attachèrent à ceux de Christophe, qui, sans doute excité par la présence de ces grands personnages, leur lança des regards si animés, qu’ils prirent l’éclat d’une flamme. Aux deux autres coins, il laissa échapper un gémissement horrible. Quand il vit prendre les coins de la question extraordinaire, il se tut; mais son regard contracta une fixité si violente, et jetait aux deux seigneurs qui le contemplaient un fluide si pénétrant, que le duc et le cardinal furent obligés de baisser les yeux. La même défaite fut essuyée par Philippe le Bel quand il fit donner la question du balancier en sa présence aux Templiers. Ce supplice consistait à soumettre la poitrine du patient au coup d’une des branches du balancier avec lequel on frappait la monnaie, et que l’on garnissait d’un tampon de cuir. Il y eut un chevalier de qui le regard s’attacha si violemment au roi, que le roi, fasciné, ne put détacher sa vue de celle du patient. Au troisième coup de barre, le roi sortit, après avoir entendu sa citation dans l’année au tribunal de Dieu, devant lequel il comparut. Au cinquième coin, le premier de la question extraordinaire, Christophe dit au cardinal : « Monseigneur, abrégez mon supplice, il est inutile ! »

« Le cardinal et le duc rentrèrent dans la salle, et Christophe entendit alors ces paroles prononcées par la reine Catherine : « Allez toujours, car après tout ce n’est qu’un hérétique ! » 

Elle jugea prudent de paraître plus sévère que les bourreaux envers son complice. 

On enfonça le sixième et le septième coins sans que Christophe se plaignit : son visage brillait d’une splendeur extraordinaire, due sans doute à l’excès de force que lui prêtait le fanatisme excité. Où chercher ailleurs que dans le sentiment le point d’appui nécessaire pour résister à de pareilles souffrances ? Enfin Christophe mit à sourire au moment où le bourreau prit le huitième coin. Cette horrible torture durait depuis une heure. 

Le greffier alla chercher le médecin, afin de savoir l’on pouvait enfoncer le huitième coin sans mettre la vie du patient en danger. Pendant ce temps, le duc revint voir Christophe. 

– Ventre-de-biche ! tu es un fier compagnon, lui a en sé penchant à son oreille. J’aime les gens courageux. Entre à mon service, tu seras heureux et riche, mes faveurs panseront tes membres meurtris; je ne te proposerai de lâcheté, comme de rentrer dans ton parti pour nous en dire les projets : il y a toujours des traîtres, et preuve en est dans les prisons de Blois; mais dis-moi seulement en quels termes en sont la reine mère et prince de Condé. 

– Je n’en sais rien, monseigneur, cria Lecamus. 

Le médecin vint, examina la victime, et dit qu’elle pouvait encore supporter le huitième coin. 

– Enfoncez-le, dit le cardinal. Après tout, comme l’a dit la reine, ce n’est qu’un hérétique, ajouta-t-il en regardant Christophe et lui jetant un affreux sourire. 

Catherine sortit à pas lents de la salle voisine, se plaça devant Christophe et le contempla froidement. Elle fut alors l’objet de l’attention des deux frères, qui examinèrent alternativement Catherine et son complice. De cette épreuve solennelle dépendait pour cette femme d’ambition tout son avenir: elle éprouvait une vive admiration pour le courage de Christophe, elle le regardait sévèrement; elle haïssait les Guise, elle leur souriait. »

Le portrait balzacien de Calvin: p.220

PORTRAIT DE CALVIN CHEZ BALZAC

Le roi de Navarre, incapable de comprendre les raisons de Catherine, dépêcha donc vers Calvin Chaudieu, qui s’était dévoué secrètement à observer les événements d’Orléans, où, d’heure en heure, il pouvait être découvert et pendu sans procès, comme tout homme qui se trouvait sous le coup d’un arrêt de bannissement. A la façon dont se faisaient alors les voyages, Chaudieu ne devait pas arriver à Genève avant le mois de février, les négociations ne devaient être terminées que pour le mois de mars, et l’assemblée ne put en effet avoir lieu que vers le commencement de mai 1561.

[…]

N’est-ce pas un des spectacles les plus étranges que celui de tout un royaume en suspens pour le oui ou le non d’un bourgeois français, longtemps obscur et alors établi à Genève ? Le pape transalpin tenu en échec par le pape de Genève !

[…]

Calvin, qui ne se nommait pas Calvin, mais Cauvin, était le fils d’un tonnelier de Noyon en Picardie. Le pays de Calvin explique jusqu’à un certain point l’entêtement mêlé de vivacité bizarre qui distingua cet arbitre des destinées de France au seizième siècle.

[…]

. L’inventaire fait au logis de Calvin, après sa mort, et qui, compris ses livres, s’élève à cinquante écus, a été conservé par l’Histoire. Celui de Luther a offert la même somme; enfin, sa veuve, la fameuse Catherine de Bora, fut obligée de solliciter une pension de cent écus qui lui fut accordée par un électeur d’Allemagne. Potemkin, Mazarin, Richelieu, ces hommes de pensée et d’action qui tous trois ont fait ou préparé des empires, ont laissé chacun trois cents millions.

[…]

Cette explication très succincte était nécessaire pour expliquer la position de Calvin à Genève. 

Dans les premiers jours du mois de février de l’année 1561, par une de ces douces soirées qui se rencontrent dans cette saison sur le lac Léman, deux cavaliers arrivèrent au Pré-l’Evêque, ainsi nommé à cause de l’ancienne maison de campagne de l’évêque de Genève, chassé depuis trente ans.

mais ils arrêtèrent brusquement leurs chevaux à l’aspect d’un homme d’une cinquantaine d’années qui se promenait appuyé sur le bras d’une servante, et qui rentrait évidemment en ville; cet homme, assez gras, marchait avec lenteur et difficulté, ne posant un pied qu’après l’autre et non sans douleur, car il portait des souliers ronds en velours noir et lacés. 

[…]

Ce promeneur, qui était en effet Jean Calvin, se recula pour éviter l’embrassade, et jeta le coup d’œil le plus sévère à son disciple. A cinquante ans, Calvin paraissait en avoir soixante-dix. Gros et gras, il semblait d’autant plus petit, que d’horribles douleurs de gravelle l’obligeaient à marcher courbé. 

Ces douleurs se compliquaient avce les atteintes d’une goutte du plus mauvais caractère.

Tout le monde eut tremblé devant cette figure presque aussi large que longue et sur laquelle malgré sa rondeur il n’y avait pas plus de bonhomie que dans celle du terrible Henri VIII à qui Calvin ressemblait beaucoup ;les souffrances, qui ne lui donnèrent jamais de relâche, se trahissaient dans deux rides profondes qui partaient de chaque côté du nez en suivant le mouvement des moustaches et se confondait comme elles avec une ample barbe grise. Cette figure quoique rouge et enflammée comme celle d’un buveur, offrait par place des marques où le teint était jaune;mais malgré le bonnet de velours noir qui couvrait cette énorme tête carrée, on pouvait admirer un front vaste et de la plus belle forme,

sous lequel brillaient deux yeux bruns, qui dans des accès de colère devaient lancer des flammes. Soit par l’effet de son obésité, soit à cause de son gros col court, soit à cause de ses veilles ses veilles et de ses travaux continuels, la tête de Calvin rentrait dans ses larges épaules, ce qui l’obligeait à ne porter qu’une fraise courte à tuyaux,

sur laquelle sa figure semblait être comme celle de Saint Jean-Baptiste dans un plat. Entre ses moustaches et sa barbe on voyait comme une rose sa jolie bouche éloquente petite et fraîche dessinée avec une admirable perfection. Ce visage était partagé par un nez carré remarquable, par un flexuosité qui régnait dans toute la longueur, et qui produisait sur le bout des méplats significatifs, en harmonie avec la force prodigieuse exprimée dans cette tête impériale. Quoiqu’il fût difficile de reconnaître dans ces traits les races des migraines hebdomadaires qui saisissaient Calvin pendant les intervalles d’une fièvre lente par laquelle il fut dévoré, la souffrance incessamment combattu par l’étude et par le vouloir, donnait à ce masque en apparence fleuri quelque chose de terrible, assez explicable par la couleur de la couche de graisse due aux habitudes sédentaires du travailleur et qui portait les traces du combat perpétuel de ce tempérament valétudinaire avec l’une des plus forte volontés connues dans l’histoire de l’esprit humain.

Quoique charmante, la bouche avait une expression de cruauté. La chasteté commandée par de vastes desseins, exigée tant de maladives dispositions, était écrite sur ce visage. Il y avait des regrets dans la sérénité de ce front puissant et de la douleur dans le regard de ces yeux dont le calme effrayait. 

Le costume de Calvin faisait bien ressortir sa tête il portait la fameuse soutane en drap noir, serrée une ceinture de drap noir à boucle de cuivre, qui de le costume des ministres calvinistes[,,,]

– Je souffre trop, Théodore, pour vous embrasse dit alors Calvin à l’élégant cavalier. 

Théodore de Bèze, alors âgé de quarante-deux ans,reçu bourgeois de Genève depuis deux ans à la demande de Calvin, formait le contraste le plus violent avec le terrible pasteur dont il avait fait son souverain. Calvin comme tous les bourgeois qui s’élèvent à une souveraineté morale, ou comme tous les inventeurs de système sociaux, était dévoré de jalousie. Il abhorrait ses disciples, il ne voulait pas d’égaux, et ne souffrait pas la moindre contradiction. Cependant il y avait entre Théodore Bèze et lui tant de différence; cet élégant cavalier dotée d’une figure agréable, plein de politesse, habitué à frequenter les cours, il le trouvait si dissemblable de tous ses farouches janissaires, qu’il se départait avec lui de ses sentiments habituels; il ne l’aima jamais, car cet âpre législateur ignora totalement l’amitié; mais ne craignant pas de trouver en lui son successeur, il aimait à jouer avec Théodore comme Richelieu joua plus tard avec son chat; il le trouvait souple et léger. En voyant de Beze réussir admirablement dans toutes ses missions, il aimait cet instrument poli dont il se croyait l’âme et le conducteur; tant il est vrai que les hommes les plus farouches ne peuvent se dispenser d’un semblant d’affection, Théo dore fut l’enfant gâté de Calvin, le sévère réformateur ne le grondait pas, il lui passait ses dérèglements, ses amours, ses beaux costumes et son élégance de langage. Peut-être Calvin était-il content de montrer que la Réforme pouvait lutter de grâce avec les gens de cour. Théodore de Bèze voulait introduire dans Genève le goût des arts, de la littérature, de la poésie, et Calvin écoutait ses plans sans froncer ses gros sourcils gris. Ainsi le contraste du caractère et de la personne était aussi complet que les contrastes de l’esprit entre ces deux hommes célèbres. 

Calvin reçut le salut très humble de Chaudieu, en répondant par une légère inclination de tête. Chaudieu passa dans son bras droit les brides des deux chevaux et suivit ces deux grands hommes de la Réformation en se tenant à gauche de Théodore de Bèze, qui marchait à droite de Calvin. La bonne de Calvin courut pour empêcher qu’on ne fermât la porte de Rives, en faisant observer au capitaine de garde que le pasteur venait d’être pris de douleurs cuisantes. 

Théodore de Bèze était un fils de cette commune de Vézelay, la première qui se confédéra et dont la curieuse histoire a été faite par l’un des Thierry. Ainsi l’esprit de bourgeoisie et de résistance, endémique à Vézelay, a sans doute fourni sa part dans la grande révolte des réformés en la personne de cet homme qui certes est une des plus curieuses figures de l’Hérésie. 

Vous souffrez donc toujours ? dit Théodore à Calvin. 

– Un catholique dirait comme un damné, répondit le réformateur avec cette amertume qu’il mettait dans ses moindres paroles. Ah ! je m’en vais, mon enfant ! Et que deviendrez-vous sans moi ? 

– Nous combattrons à la clarté de vos livres ! dit Chaudieu. 

Calvin sourit, son visage empourpré prit une expression gracieuse, et il regarda favorablement Chaudieu. 

– Hé bien ! vous m’apportez des nouvelles ? reprit-il. 

[,,,]

Nous a-t-on beaucoup massacré des nôtres ? fit-il a souriant et montrant une railleuse joie qui brilla dans se yeux bruns. 

– Non, dit Chaudieu, tout est à la paix. 

— Tant pis, tant pis ! s’écria Calvin. Toute pacification serait un mal, si chaque fois ce ne devait pas être piège. La persécution est notre force. Où en serions-nous si l’Eglise s’emparait de la Réforme

– Mais, dit Théodore, c’est ce que semble vouloir faire la reine mère. 

– Elle en est bien capable, dit Calvin. J’étudie cemas femme… 

— D’ici ? s’écria Chaudieu. 

– Y a-t-il des distances pour l’esprit ? répliqua sévèrement Calvin qui trouva de l’irrévérence dans l’interruption. Catherine souhaite le pouvoir, et les femmes dans cette visée n’ont ni honneur ni foi. De quo s’agit-il ? 

– Eh bien ! elle nous propose une espèce de concile dit Théodore de Bèze. 

– Auprès de Paris ? demanda Calvin brusquement. – Oui ! – Ah ! tant mieux ! fit Calvin. 

– Et nous y essaierons de nous entendre et de dresser un acte public pour fondre les deux Eglises. 

– Ah ! si elle avait le courage de séparer l’Eglise française de la cour de Rome et de créer en France un patriarche comme dans l’Eglise grecque, s’écria le réformateur dont les yeux brillèrent à cette idée qui lui permettait de monter sur un trône. Mais, mon fils la nièce d’un pape peut-elle être franche ? elle veut gagner du temps. 

– Ne nous en faut-il pas pour réparer notre échec d’Amboise, et organiser une résistance formidable sur tous les points du royaume ? 

– Elle a renvoyé la reine d’Ecosse, dit Chaudieu. 

– Une de moins! dit Calvin en passant sous la porte de Rives. Elisabeth d’Angleterre nous la contiendra. [,,,]


Il se frotta les mains, et sa joie eut un caractère si féroce, que de Bèze frissonna, car il aperçut alors la mare de sang que contemplait son maître depuis un moment. 

— Les Guise ont irrité la maison de Bourbon, dit de Bèze après une pause, ils ont à Orléans brisé la paille entre eux, 

– Eh bien ! reprit Calvin, tu ne me croyais pas, mon fils, quand, à ton dernier départ pour Nérac, je te disais que nous finirions par susciter entre les deux branches de la maison de France une guerre à mort ! Enfin, j’ai une cour, un roi, une famille dans mon parti. Ma doc trine a fait maintenant son effet sur les masses. Les bour geois m’ont compris, ils appelleront désormais idolâtres ceux qui vont à la messe, qui peignent les murailles de leurs temples, qui y mettent des tableaux et des statues. Ah! il est bien plus facile au peuple de démolir des cathédrales et des palais, que de disputer sur la foi justifiante ou sur la présence réelle ! Luther était un disputeur, moi je suis une armée ! il était raisonneur, moi je suis un système ! Enfin, mes enfants, ce n’était qu’un taquin, moi je suis un Tarquin! Oui, mes fidèles briseront les églises, ils briseront les tableaux, ils feront des meules avec des statues pour broyer le blé des peuples. Il y a des corps dans les Etats, je n’y veux que des individus ! Les corps résistent trop, et voient clair là où les multitudes sont aveugles ! Maintenant il faut mêler à cette doctrine agissante des intérêts politiques qui la consolident et qui entretiennent le matériel de mes armées. J’ai satisfait la logique des esprits économes et la tête des penseurs par ce culte nu, dépouillé qui transporte la

religion dans le monde des idées. J’ai fait comprendre au peuple les avantages de la suppression des cérémonies. A toi, Théodore, à embaucher des intérêts. Ne sortez pas de là. Tout est fait, tout est dit maintenant comme doctrine[,,,]

– J’aimerais mieux une victoire paisible amenée le temps et par la raison, dit de Bèze. 

– Par le temps ? s’écria Calvin, en jetant sa chaise terre, par la raison ? Mais vous êtes fou ? La raison une conquête ? vous ne savez donc rien des hom vous qui les pratiquez, imbécile ! Ce qui nuit à ma trine, triple niais, c’est qu’elle est raisonnable ! P foudre de saint Paul, par l’épée du Fort, citrouille vous êtes, Théodore, ne voyez-vous pas la vigueur muniquée à ma Réforme par la catastrophe d’Ambos Les idées ne poussent qu’arrosées avec du sang ! L’a sinat du duc de Guise serait le motif d’une horrible sécution, et je l’appelle de tous mes veux ! Nos is sont préférables à des succès ! La Réforme a les mo de se faire battre, entendez-vous, bélitre ! tandis que Catholicisme est perdu, si nous gagnons une seule bata Mais quels sont donc mes lieutenants ?… des chi mouillés au lieu d’hommes ! des tripes à deux parte des babouins baptisés. O mon Dieu, me donneras-tu ans de vie encore ! Si je meurs trop tôt, la cause de vraie religion est perdue avec de pareils maroufles ! To aussi bête qu’Antoine de Navarre ! sors, laisse-moi veux un meilleur négociateur ! Tu n’es qu’un âne godelureau, un poète, va faire des catulleries, des the lades, des acrostiches ! Hue ! 

Les douleurs de la gravelle avaient entièrement domptées par le feu de cette colère. La goutte se ta devant cette horrible excitation. Le visage de Calvin en nuancé de pourpre comme un ciel à l’orage. Son van front brillait. Ses yeux flamboyaient. Il ne se ressemb plus. Il s’abandonna à cette espèce de mouvement ép tique, plein de rage, qui lui était familier;

[,,,]

il leur dit d’une voix émue : « Mes vices, qui sont nom breux, me coûtent moins à dompter que mon impatience ! Oh ! bête féroce, ne te vaincrai-je jamais ? » ajouta-t-il en se frappant la poitrine. |- Mon cher maître, dit de Bèze d’une voix caressante et en prenant les mains de Calvin qu’il baisa, Jupiter tonne, mais il sait sourire. 

Calvin regarda son disciple d’un cil adouci en lui disant : « Comprenez-moi, mes amis. » 

– Je comprends que les pasteurs des peuples ont de terribles fardeaux, répondit Théodore. Vous avez un monde sur vos épaules. 

– J’ai, dit Chaudieu, que l’algarade du maître avait rendu pensif, j’ai trois martyrs sur lesquels nous pouvons compter. Stuart, qui a tué le président, est en liberté… 

– Erreur ! dit Calvin doucement et en souriant comme tous les grands hommes qui font succéder le beau temps sur leur figure, comme s’ils étaient honteux d’y avoir laissé régner l’orage. Je connais les hommes. On tue un président, on n’en tue pas deux. 

– Est-ce absolument nécessaire ? dit de Bèze. 

– Encore ? fit Calvin en enflant ses narines. Tenez, laissez-moi, vous me remettriez en fureur. Allez avec ma décision. Toi, Chaudieu, marche dans ta voie et main tiens ton troupeau de Paris. Que Dieu vous conduise ! Dinah !… éclairez mes amis. [,,,]- Et tu veux les ménager ? dit Calvin en embrassant de Bèze. Il prit la main de Chaudieu en lui disant: – Sur tout pas de huguenots, pas de réformés, devenez calvinistes ! Ne parlez que du calvinisme… Hélas ! ce n’est pas ambition, car je me meurs… mais il faut détruire tout de Luther, jusqu’au nom de luthérien et de luthéranisme !  [,,,]

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