Happy Days(1961)

Oh les beaux jours !

(1963) pour la version française traduite par l’auteur

Samuel Beckett 1906-1989

PRIX NOBEL EN 69 POUR ?

L’ENSEMBLE DE SON OEUVRE…Un humanisme moderne


Madeleine Renaud, Samuel Beckett et  Roger Blin pendant les répétitions de
Oh les beaux jours
1963. Photo Roger Pic, © Adagp, Paris, 2019.

sa BIO

Samuel Beckett est un écrivain d’origine irlandaise qui entretient une relation toute privilégié avec Paris et la langue française. Après une première visite de Paris pour ses 14 ans, Beckett a la chance de revenir en tant qu’étudiant et en qualité de lecteur d’anglais à l’Ecole normale.

Il sera caché par et avec Nathalie Sarraute durant la guerre, il entre alors en Resistance et commence à écrire directement en français à partir de 1945.

Son bilinguisme ,comme celui de Wilde, lui permet de traduire lui-même ses œuvres d’une langue à l’autre et lui confère un style sobre, moderne et décomplexé en français qui sert le propos du mouvement du théâtre de l’absurde. S’il faut mettre une étiquette sur l’ensemble de son oeurve romanesque, dramaturgique et poétique qui lui value un prix Nobel en 1969.

C’est un écrivains du Bac cette année et un écrivain majeur de la littérature cosmopolite du XXème siècle.

Le Sujet de cette pièce

Voici le résumé de Ludovic Janvier, Beckett par lui-même, aux éditions Le Seuil, 1969 :

Deux journées sous le soleil, au cours desquelles, enfouie dans la terre jusqu’au torse puis jusqu’au cou, Winnie dure. Avalée par le sol, elle se dit légère. Appuyant de temps à autre son discours sur les restes de son Willie qui achève de remuer et peut-être de vivre, elle bavarde à petits coups, prie, raconte, chantonne et se souvient, recense ses derniers maux et ses derniers biens avec la souriante sérénité de celle qu’une grâce singulière a visitée : ce qui nous paraît enfer lui est tout venant, un mot de Willie est une joie, un jour sans mourir est un beau jour. Mesurée, indulgente, elle règne sur son malheur. 


LE THÉÂTRE DE L’ABSURDE:

«Non, l’oeuvre de Beckett n’est pas ce qu’on a toujours dit qu’elle était : désespoir, absurdité du monde, angoisse, solitude, déchéance… »

Alain Badiou

La spécificité du théâtre de l’Absurde ce sont des catégories dramaturgiques déréglées : le décor, le temps, l’action …

Dans Oh les beaux jours, Beckett mène une réflexion sur le temps avec le mimétisme du discours de Winnie qui scande ses phrases dans un jeu étudié d’interprétation des didascalies et des points de suspension. Un temps qui s’allonge, un temps auquel il est difficile de donner de la valeur, d’en faire un « quality time » autrement qu’en meublant le vide par des souvenirs nostalgiques et en tournant en rond.

Comme dans En attendant Godot, c’est l’angoisse de la solitude existentielle qui est mise en scène.

Loin de juger, le regard de Beckett, à la fois dramaturge et metteur en scène, amène le spectateur à considérer la fragilité de notre humaine condition et les causes de l’absurde qui s’empare de l’existence moderne. Ainsi, l’immobilisme de ce couple de personnages, à la vie comme à la scène, est le reflet de la médiocrité dorée: les objets de consommation courante comblent le vide, entrainant la cecité et l’opacité des sentiments et l’incommunicabilité de l’être.

Encore, que l’attitude du personnage féminin peut aussi se lire comme une ascèse forcée par la sénescence, qui la rend étrangement légère, bienveillante et lucide.

3 pièces et le même sujet :

« En attendant Godot »1952

ou « Fin de partie » 1957

Happy Days entre 1960 et 1961.OU « Oh les beaux jours »1963

« J’ai écrit Godot vite, en un mois.

Oh les beaux jours m’a demandé un an et demi. »

A chaque fois, c’est la tragédie de la naissance que raconte Beckett :

« Vous êtes sur terre, c’est sans remède ! », dit Hamm, dans Fin de partie


1) La Structure De La Pièce Et L’absence D’action :

Les pièces de Beckett durent un peu plus d’une heure, elles sont relativement courtes. Oh les Beaux jours comprend deux actes. Deux journées estivales, sous le soleil, le couple de retraités s’adonne à la sieste et au farniente.

Pas de progression dramaturgique, exposition, nœud, final sont comme fondus ensemble et donnent l’impression d’un non temps ou d’un temps éternel avec une quasi absence d’action.

Les deux positions du personnage de Winnie, rôle principal, servent de point de repère pour différencier les deux actes.

ACTE I: Elle est enterrée dans le sable jusqu’à la taille.

ACTE II : Elle est alors enterrée jusqu’au cou.

Dans ce deuxième acte, la parole de Winnie semble se perdre dans l’abstrait, l’accessoire…Elle craint aussi les pertes de mémoire et les souvenirs sont tout ce qu’il reste à ce couple.

Observons encore le Traitement du décor et la didascalie d’exposition :

Extrait Smart Lectures n°1 ACTE PREMIER

Comme chez Ionesco, les didascalies initiales sont interminables dans la veine du théâtre de l’Absurde. L’obsession de la précision chez ces dramaturges vient du fait qu’ils essaient de donner un maximum d’information pour que justement le dépouillement de l’être reste à son comble. Ils doivent poser un univers lunaire ou nous faire accepter une dimension surréelle dans une logique de l’analogie, donc plus poétique, avec un glissement du sens à partir du minimalisme du décor.

En résumé, il s’agit plutôt d’exploser les catégories, plutôt que de les excèder comme Musset le fit avec le temps et le lieu pour le théâtre dans un fauteuil.

Le théâtre Beckettien reste jouable, plus abordable au niveau logistique. Mais parfois aussi ce théâtre de l’absurde est plus élitiste, comme le déplora Sarraute, il a du mal à rencontrer le grand public.


2) Les objets dans le théâtre beckettien : Du symbole à la fonction synecdochique 

Nous prendrons l’exemple du processus d’interprétation métalinguistique de deux objets : le revolver et le sac.

Mais notre propos est d’ouvrir une perspective vers l’idée des ressources d’un métalangage de l’objet que Beckett utilise dans l’écriture et la mise en scène, afin de dépasser la faiblesse communicative du discours et des poncifs sur notre humaine condition.

Dans leur dimension textuelle, les objets, sur le plan symbolique, vont de paire avec les thèmes du discours : la nostalgie, le désespoir, la senescence, la mort…

Je m’appuierai sur les travaux de Cosimo Caputo , pour dire qu’il y a un processus interprétatif nécessaire au spectateur :

« La métaphorisation est la capacité connective et métalinguistique qui dit la nature figurale du penser lui-même. La métaphore est la trace linguistique de la continuité entre le sens concret et le penser imaginatif-abstrait : les concepts abstraits et les concepts concrets procèdent du même « sens des choses ». Le langage figuré est cognitivement puissant parce qu’il naît « de l’expérience sensorielle-affective du monde » (Danesi 2001, p. 57). »

Il répète ici l’interrogation du peintre Matisse, existe-t-il dans les arts visuels un « langage sans langue ».


Que racontent donc ces objets au sujet de la condition humaine dans le théâtre de Beckett ?

Le Revolver et sa dimension symbolique :

Donné par Willie en garde à Winnie, garante de sa vie, il place en elle son espérance.

Mais aussi comme le poignard de Roméo et Juliette, le gage funeste de l’amant desespéré de ne rien laisser les séparer.

Ici, dans une dimension qui semble être plus grotesque, car le combat est mené par des personnes âgées face à la vieillesse, donc moins héroÏsés et aussi étrangement plus proches de nous.Le logos dramaturgique nous renvoyant à la réalité de la fragilité humaine qui ne fait exception de personne.

Cet objet comme un métalangage est là pour dire ce que le discours de Winnie ne dira jamais, la tentation de fuite impossible (ils sont ensablés ou même enterrés).

L’angoisse existentielle à deux, le suicide du couple en puissance. Un suicide qui ne naît pas de la volonté, pas du manque d’amour non plus, mais par lassitude, fatigue, usure de tout ce qui n’est pas l’être. Tout ce qui est vide de sentiment et d’intention, avec lequel on s’épuise à composer et lequel on s’acharne à combler au long de l’existence dans un monde moderne incroyablement matérialiste.

Dans sa dimension synecdochique :

Le Revolver

peut renvoyer à l’impuissance du mari qui a vieilli, voir Extrait n°3 des Smart Lectures.

Il sert aussi à diférencier la portée du soliloque du personnage dans le deuxième acte, où ce que l’on croyait anecdotique dans l’attitude et le dit se charge par la perception de cet objet d’une puissance épiphanique du tragique pour le spectateur. Etrangement encore plus angoissant, comme les bruits au lieu d’une image dans le film d’horreur, car on a mécompris l’enjeu et l’action n’a pas de nœud, donc on ne sera pas soulagé par un dénouement. Dans ce deuxième acte, c’est Winnie qui assume seule, un danger qui s’adresse pourtant à eux deux :

« Revolver bien en évidence à droite de la tête »

Le côté droit, donc la menace s’adresse à la raison. Mais Winnie est une femme de cœur.


Le Sac

La réflexion de la comédienne Madeleine Renaud face à Beckett metteur en scène, nous invite à une interprétation sur le mode de la synecdoque, la relation de la partie au tout, le sac mis pour sa propriétaire, car attribut féminin par excellence :

« Comment sais-tu à ce point l’importance qu’une femme attache à son sac? »

et

« Avec Beckett, nous avons pris chaque objet en particulier : la loupe, le petit miroir, la lime à ongles, le revolver, tous ces objets qui servent, je crois, à ponctuer le rythme de la phrase et qui viennent aussi, avec le geste, achever ses pensées. »

Le sac est un objet phare dans le premier acte surtout.

Il représente son monde de femme, les habitudes de coquetterie, le quotidien, la réalité du corps à demi effacé par l’ensablement et la sénescence.

Axiomatique ment, cette synecdoque devient au sens freudien, sa féminité réifiée et rendue visible dans les limites insuffisantes de la finitude du monde sensible. Une féminité en souffrance, qui fait contre mauvaise fortune bon cœur, parce qu’elle a déjà tout vécu comme le montre l’inventaire incroyablement réaliste et allusif du sac. Les affres du sexe sont passés, la tentation de fuite est en train d’être vaincue et la mort devant ne fait plus peur parce que l’on résiste et se convainc que l’on a eu une belle vie :

« Oh le beau jour encore que ça aura été »

Cette pièce pourrait correspondre à un drame de la femme moderne, mais Winnie n’est pas une poupée capricieuse, ni une Bovary inconstante et insatisfaite. Beckett par son discours le montre, et rend visible l’abandon de l’être au néant, elle résiste, donc nous sommes tous responsables. Pourquoi le théâtre de Beckett châtierait-t-il moins le vice du siècle que celui de Molière ?


le registre

Cependant, le final est émouvant. Une émotion tragicomique.

Selon le mot de Horatio Walpole, aussi attribué à Jean de La Bruyère :

« The world is a comedy to those that think; a tragedy to those that feel. » 1776

ou

Que l’on pourrait encore éclaircir ainsi:

« Le comique est pour ceux qui pensent (la condition humaine),

le tragique est pour ceux qui s’émeuvent (de la condition de l’homme moderne). »

Le couple semble malgré tout victorieux et se satisfait du dépassement de l’impasse communicationnelle. Victorieux, par ces petits riens, ils se sont prouvés qu’ils sont encore capables d’une l’attention à l’autre et triomphent du dérisoire, de la vieillesse,de la vanité. 

La seule chose qui rythme vraiment cette pièce c’est la subtile variation des registres qui vont du pathétique à l’ironie tragique en passant par des pointes mélodramatiques, tableaux poétiques dignes du musical. De l’aveu des comédiens s’étant essayés aux pièces de Beckett, il s’agirait d’une partition.

D’ailleurs Winnie chante souvent voir Extrait n°3 des Smart Lectures.

D’un point de vue formel, son œuvre est une révolution.

Comme de nombreux textes de ce mouvement et du XXème siècle le trope de l’ironie invite le lecteur à dégager sa vision du monde à travers l’oeuvre et à rencontrer l’auteur, sur un no mans land de l’herméneutique:l’oeuvre littéraire par son ironie tragique ne peut que dire ce que les choses ne sont pas, ce qu’elles ne doivent pas être, l’oeuvre doit se lire comme un « gant retourné » (Sarraute), la négation du monde.

Il y a chez Beckett la recherche d’une abstraction littéraire, le désir de la littérature pure. Son ambition n’était pas d’être absurde, son ambition c’est de faire l’examen du monde et de la réalité de la condition humaine sans Dieu (Godot) et de constater aussi ,en tant qu’artiste, l’échec à donner naissance à une vision du monde différente tout en restant honnête dans le propos.

œuvre étudiée principalement :

Samuel Beckett OH LES BEAUX JOURS coll.Minuit double,n°119, éditions de Minuit, août 2019

autres pièces :

En attendant Godot 1952

Fin de partie 1957

articles sur l’auteur :

Cosimo Caputo, traduit par Andrea D’Urso, le paradoxe du métalangage

Alain Badiou, Beckett: l’increvable desir

ouvrage de fond :

empreintes littéraires, Français 1ère L/S/ES, magnard, livre unique

collection Passeurs de textes, 1ère, livre unique, Le Robert, Weblettres

Le Théâtre collection P.U.F

autres œuvres citées, en relation :

James Joyce , Ulysse

Article à suivre…

2 commentaires sur « Samuel Beckett, Oh les beaux jours, Happy Days (1961) »

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